Delia Casiana Florea

La nature humaine à l’ère des algorithmes: pouvoir, langage et auto-formation

Le débat entre Michel Foucault et Noam Chomsky sur la nature humaine, la justice et le pouvoir a longtemps été interprété comme une opposition irréductible entre constructivisme historique et universalisme normatif. Le présent article soutient que l’ère numérique, caractérisée par la gouvernementalité algorithmique et le capitalisme de surveillance, exige une réinterprétation synthétique de ces deux positions. L’argument principal est le suivant: les analyses foucaldiennes nous donnent accès aux instruments conceptuels nécessaires pour comprendre le mode de fonctionnement du pouvoir numérique, tandis que la perspective chomskyenne demeure indispensable à la fondation normative de la critique et des pratiques de justice. En conséquence, l’article propose une double critique de l’ordre numérique contemporain, allant de la généalogie du pouvoir vers un universalisme d’ordre éthique.

Eindhoven, Pays-Bas, 22 octobre 1971.

Ce ne fut pas une soirée spectaculaire au sens médiatique: il n’y eut ni rhétorique théâtrale ni échanges de répliques tranchantes destinées à susciter des applaudissements frénétiques. Et pourtant, la rencontre entre Noam Chomsky et Michel Foucault est devenue l’une des confrontations intellectuelles les plus citées et les plus discutées du XXᵉ siècle, non tant pour les réponses apportées que pour les questions laissées ouvertes. Le débat, diffusé par la suite sous le titre Foucault–Chomsky Debate, a mis face à face deux manières radicalement différentes de comprendre l’homme, la société et la possibilité même de la critique. La rencontre n’a pas provoqué un duel d’opinions, mais a placé en antithèse deux constructions théoriques.

La scène et le contexte

L’Europe du début des années 1970 vivait sous la tension de l’après-1968 : contestation de l’autorité, crise des institutions, radicalisation du discours politique. Dans ce climat, la question de la nature humaine n’était pas seulement une nécessité académique, mais une nécessité profondément politique. Si l’on considère l’homme comme une structure stable, il existe alors des repères standard pour la liberté et la justice. Si ce n’est pas le cas, tout ordre social doit être analysé comme le résultat de rapports de force. Chomsky et Foucault entrent dans ce débat en tant que représentants de deux positions intellectuelles prises dans une tension inconciliable: le rationalisme critique et la généalogie du pouvoir. Modéré par Fons Elders, le débat s’articule autour de trois questions fondamentales: (1) la nature humaine est-elle innée ou construite historiquement ? (2) la justice peut-elle être fondée sur des principes moraux universels ? et (3) comment le pouvoir fonctionne-t-il dans les sociétés modernes ?

Noam Chomsky défend la position rationaliste selon laquelle il existe des structures cognitives et morales innées, tandis que Michel Foucault propose une critique généalogique, soutenant que des notions telles que la «justice» et la « nature humaine » sont historiquement contingentes et inséparables des relations de pouvoir. Pour Chomsky, le langage n’est pas seulement un instrument de communication, mais la preuve d’une organisation profonde de l’esprit humain. L’existence d’une grammaire universelle suggère une nature commune à tous les êtres humains, indépendante des contextes historiques ou politiques. Cette idée a des conséquences éthiques claires. S’il existe une structure cognitive et morale innée, alors l’injustice peut être identifiée comme une déviation. La critique sociale acquiert ainsi un fondement solide qui ne dépend pas des institutions existantes. Chomsky parle de justice avec une simplicité morale, presque inconfortable pour un public habitué au scepticisme philosophique.

De son côté, Foucault n’attaque pas directement l’idée de nature humaine; il lui propose un détour stratégique. Pour lui, la question décisive n’est pas de savoir s’il existe une essence de l’homme, mais comment elle a été formulée, par qui et avec quels effets. La psychiatrie, la médecine, le système pénal, l’éducation: tous produisent des définitions du normal et de l’anormal, du rationnel et de l’irrationnel. De ce point de vue, la justice elle-même apparaît comme une construction historique, liée à des régimes de pouvoir. Invoquer l’idée d’une justice universelle risque de masquer la violence symbolique de normes présentées comme naturelles. La réplique de Foucault n’est pas moralisatrice, mais diagnostique. Foucault n’offre pas de solutions: il fournit des instruments de déconstruction.

Le moment central du débat survient lorsqu’il est question de la légitimité de la révolte. Chomsky affirme que les hommes se révoltent parce qu’ils ressentent intuitivement l’injustice. Foucault répond que cette «intuition» est déjà modelée par les discours dominants. C’est là que se produit la rupture irréversible. Pour Chomsky, sans un fondement humain commun, la critique devient arbitraire. Pour Foucault, sans analyse du pouvoir, la critique devient naïve. La salle n’assiste pas à une victoire, mais à une suspension du sens et du consensus.

Noam Chomsky & Michel Foucault

Pourquoi ce débat est-il actuel ?

Aujourd’hui, dans un monde d’algorithmes, d’évaluations automatisées et de normes invisibles, les questions foucaldiennes-qui définit la vérité ?– deviennent plus actuelles que jamais. Dans le même temps, face au relativisme extrême et à la manipulation idéologique, l’appel de Chomsky à des structures universelles de la raison demeure un ancrage nécessaire. Ce débat continue d’être cité non pour ses conclusions, mais pour la tension éthique et épistémologique entre structure et histoire, entre vérité et pouvoir, entre l’espoir d’un critère commun et la lucidité de la démystification.

Le débat Foucault–Chomsky a souvent été interprété comme une opposition majeure entre universalisme moral et constructivisme historique; pourtant, les transformations apportées par la numérisation-algorithmes, «big data», intelligence artificielle, capitalisme de surveillance – créent un contexte dans lequel cette opposition ne peut plus être maintenue en termes exclusifs. L’époque numérique ne se contente pas de réactiver les questions du débat: elle les radicalise, imposant une méta-analyse de la relation entre pouvoir, subjectivité et justice.

Foucault considère le pouvoir comme diffus, productif et immanent aux relations sociales. Une telle conclusion se révèle particulièrement adéquate pour comprendre l’environnement numérique. Le pouvoir n’opère plus principalement par interdiction ou coercition, mais par des constructions techniques du possible. Les algorithmes fonctionnent comme des technologies de gouvernement des comportements; les données personnelles deviennent un instrument d’anticipation et de modelage de l’action; les sujets sont encouragés à se conformer par des mécanismes apparemment volontaires (notation, feedback, personnalisation). Ainsi, la biopouvoir décrit par Foucault se transforme en un biopouvoir numérique, où la vie est administrée par le code et où les normes sont inscrites dans l’infrastructure technologique elle-même. Le pouvoir devient d’autant plus efficace qu’il est moins visible.

À l’inverse, Chomsky fournit les instruments nécessaires à l’évaluation morale de ce nouveau régime de pouvoir. Une nature humaine innée, porteuse de la potentialité d’une raison universelle, possède aussi la capacité de produire des jugements moraux, ce qui valide la nécessité d’une critique éthique de la domination numérique. Dans une perspective chomskyenne, les plateformes numériques fonctionnent comme des mécanismes de fabrication du consentement algorithmique; la liberté formelle d’expression est minée par un contrôle structurel de l’attention; la concentration du pouvoir informationnel menace l’autonomie individuelle et la délibération démocratique. Chomsky permet ainsi de formuler une notion d’injustice numérique, impossible à dériver exclusivement d’une analyse descriptive du pouvoir.

Dans l’analyse foucaldienne, le pouvoir n’étant pas souverain, il circule à travers des réseaux de pratiques, de discours et d’institutions. L’épistémè numérique étend cette logique au moyen de technologies algorithmiques qui fonctionnent comme des dispositifs de gouvernement des comportements. Les algorithmes de recommandation, les systèmes d’évaluation et la collecte massive de données n’imposent pas de contraintes directes: ils structurent le champ du possible, orientant les choix des individus. Cette forme de biopouvoir s’intensifie, et la vie sociale devient une «traduction» en données quantifiables. Dans le même temps, le sujet numérique fonctionne comme objet de prédiction et d’optimisation continues.

À ce point, Chomsky devient indispensable, car les plateformes numériques ne sont pas axiologiquement neutres: les algorithmes créent des processus de manipulation de l’attention et du consentement, reconfigurant l’espace de la délibération publique. Dans la perspective chomskyenne, ces pratiques constituent une menace directe pour l’autonomie rationnelle, sans laquelle la démocratie ne peut fonctionner. La critique chomskyenne permet ainsi de conceptualiser la notion d’injustice numérique, absente d’une analyse purement descriptive du pouvoir.

Appliquées séparément, ces deux perspectives rencontrent des difficultés théoriques significatives. L’analyse foucaldienne risque de demeurer normativement indéterminée, incapable de justifier pourquoi certaines formes de gouvernementalité numérique devraient être rejetées. Inversement, l’universalisme chomskien peut sous-estimer la manière dont les critères moraux eux-mêmes sont influencés par des structures de pouvoir technologique. Cette tension suggère que le débat ne doit pas être «résolu» en choisissant l’une des positions, mais en articulant une synthèse critique.

Vers une synthèse théorique: une double critique de l’ère numérique

Une interprétation adéquate du présent numérique requiert une double critique: une critique foucaldienne, afin de cartographier la manière dont le pouvoir opère à travers des infrastructures techniques, des algorithmes et des pratiques de données; et, d’autre part, une critique chomskyenne, afin de fonder normativement la résistance, les droits numériques et les exigences de justice. Dans cette synthèse, Foucault explique comment nous sommes gouvernés, et Chomsky explique pourquoi nous devrions contester cette gouvernementalité. Ainsi, l’ère numérique réclame une approche qui combine l’analyse foucaldienne des mécanismes du pouvoir algorithmique avec la fondation chomskyenne des normes juridiques et de l’autonomie. Une telle synthèse permettrait à la fois une description précise de la manière dont le pouvoir opère à travers des infrastructures numériques et la formulation de critères normatifs pour le contester et le réguler. La critique devient ainsi simultanément généalogique et normative.

Réinterprété dans le contexte numérique, le débat Foucault–Chomsky constitue un cadre théorique indispensable pour comprendre le présent. Le pouvoir algorithmique confirme les intuitions foucaldiennes quant au caractère diffus de la domination, tandis que la crise de l’autonomie et de la délibération publique souligne l’actualité des théories chomskyennes. Seule l’articulation de ces deux perspectives permet de formuler une critique adéquate de l’ordre discursif du numérique contemporain.                                            

***Foucault et Chomsky ne se sont pas convaincus mutuellement. Ils n’ont pas vraiment essayé non plus. Leur rencontre demeure un document rare d’une pensée autrement, là où la philosophie n’offre pas de confort, mais expose les fissures fondamentales de notre manière de nous rapporter au monde. Peut-être que la valeur réelle de cette soirée de 1971 ne réside pas dans des réponses, mais dans leur refus. À une époque pressée de trancher, Foucault et Chomsky nous ont laissé en héritage l’obligation de penser plus loin. Pour le monde numérique, la synthèse implicite entre Foucault et Chomsky devient très pratique: de Foucault, nous apprenons à suspecter les évidences et à analyser les infrastructures invisibles du pouvoir; de Chomsky, nous apprenons à ne pas renoncer à l’idée d’une rationalité humaine capable de dire «non».

L’éducation devient ainsi un espace de résistance: non pas contre la technologie, mais contre sa naturalisation.

Bibliographie (édition roumaine, titre original de la 1re édition)

1.Noam Chomsky & Michel Foucault, Despre natura umană. Justiție versus putere, Editura Tact, Cluj-Napoca, 2012. 

Titre original (1re éd., anglais) : Human Nature: Justice Versus Power, dans Reflexive Water: The Basic Concerns of Mankind, Souvenir Press, London, 1974. 

2.Michel Foucault, Ordinea discursului, Eurosong & Book, București, 1998. 

Titre original (1re éd., français) : L’ordre du discours, Éditions Gallimard, Paris, 1971. 

3.Michel Foucault, Discursul filosofic, Editura Trei, Bucarest, 2024. 

Titre original (1re éd., français) : Le discours philosophique, Éditions du Seuil, Paris, 2023. 

4.Michel Foucault, Utopiile reale. Corpul utopic (Heterotopii), Editura Tact, Cluj-Napoca, 2024. 

Titre original (1re éd., français) : Le corps utopique, suivi de Les hétérotopies, Nouvelles Éditions Lignes, 2009. 

5.Kai Strittmatter, Noua dictatură: Supravegherea digitală ca politică de stat în China, Editura Humanitas, Bucarest, 2024. 

Titre original (1re éd., allemand) : Die Neuerfindung der Diktatur: Wie China den digitalen Überwachungsstaat aufbaut und uns damit herausfordert, Piper Verlag, München/Berlin, 2018. 

6.Shoshana Zuboff, Era capitalismului de supraveghere: Lupta pentru un viitor uman la noua frontieră a puterii, Editura Publica, Bucarest, 2023. 

Titre original (1re éd., anglais) : The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs, New York, 2019.

INDICAȚII DE CITARE:

Delia Casiana Florea, „La nature humaine à l’ère des algorithmes: pouvoir, langage et auto-formation” în Anthropos. Revista de filosofie, arte și umanioare nr. 1/2026

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